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Christelle Boulé partage les coulisses de sa collaboration avec Francis Kurkdjian

par | Mar 26, 2026 | Mode

La photographe canado-suisse Christelle Boulé travaille sur des éléments invisibles comme l’odeur, le goût ou la mémoire. Passionnée par l’univers du parfum, elle a développé une méthode pour traduire les sensations olfactives en image, qui a donné naissance à l’exposition Expanded Drops, réalisée avec le parfumeur iconique Francis Kurkdjian.

Comment le parfum est-il devenu une source d’inspiration ?

J’avais 25 ans lorsque j’ai quitté Montréal pour m’installer en Suisse. C’est à ce moment-là que j’ai découvert une présence beaucoup plus marquée du parfum : les gens en portaient bien plus que dans mon quotidien au Canada. Au début, ce n’était pas facile, car j’étais plutôt habituée aux odeurs de la nature. Tout me paraissait très intense.

Avec le temps, je m’y suis habituée, et je me suis demandé quel pourrait être mon premier parfum, puisque je n’en avais jamais porté. Je suis alors entrée dans différentes boutiques et j’ai découvert des maisons plus niches, où l’on peut vraiment se concentrer sur l’odeur plutôt que sur le flacon.

Au fil du temps, cet intérêt a pris plus de place. Lorsque j’ai dû choisir un sujet pour mon projet de fin d’études, le parfum s’est imposé. Je voulais explorer la manière de photographier une odeur, et plus largement, de donner une forme visuelle à quelque chose d’invisible.

J’ai commencé à expérimenter en chambre noire, en vaporisant du parfum sur du papier photographique puis en l’exposant à la lumière. C’est ainsi que j’ai réussi à développer une image à partir de parfum. J’ai poursuivi ces recherches lors de mon master à l’ECAL à Lausanne.

Expanded Drops // Christelle Boulé

Comment la collaboration avec Francis Kurkdjian a-t-elle commencé, et d’où vient le nom « Expanded Drops » ?

Un ami m’a conseillé de contacter Francis Kurkdjian. Je pensais qu’il ne répondrait pas, parce que c’est une figure très reconnue, mais je lui ai quand même envoyé un email avec mon portfolio.

Deux heures plus tard, il m’a répondu.

Nous nous sommes ensuite rencontrés à Paris. Je lui ai présenté mon projet de diplôme, une série de photographies accompagnée d’un livre et je lui ai expliqué que je travaillais autour du parfum, en cherchant à représenter visuellement quelque chose d’invisible. Il m’a alors proposé de collaborer.

Le nom Expanded Drops vient de mon premier projet, Drops. Au départ, les images étaient de petit format et, avec cette collaboration, j’ai voulu agrandir les formats. J’ai utilisé du papier photographique de grande taille et j’ai même versé des flacons entiers dessus.

Le terme « Expanded » fait à la fois référence à l’échelle des images et à l’évolution de la recherche, poussée plus loin.

Comment s’est passée votre collaboration avec Francis Kurkdjian ?

Le processus reposait vraiment sur un échange. Il ne m’a jamais imposé quoi faire ni comment le faire.

La plupart du temps, il me demandait : « De quoi as-tu besoin, Christelle ? » Et parfois, je répondais simplement : j’ai besoin de parfum.

Ensuite, je travaillais en chambre noire pour créer les images. J’utilise des gouttes de parfum sur du papier argentique dans l’obscurité. Lorsque le papier est exposé à la lumière, des réactions chimiques se produisent et révèlent des formes et des couleurs inattendues.

Par exemple, pour Baccarat Rouge 540, j’ai réalisé une série de 10 à 15 images dans des nuances de rouge.

Ensuite, j’allais dans son bureau avec les images, et nous les regardions ensemble. Nous discutions de celles qui fonctionnaient le mieux, de celles que je préférais ou qu’il préférait, puis nous faisions une sélection pour construire la série finale.

C’était un processus très libre. Il m’a laissé beaucoup d’espace. C’était vraiment un dialogue.

Expanded Drops // Christelle Boulé

Qu’est-ce qui vous inspire au-delà du parfum ?

Les fleurs, la nature, mais aussi la nourriture. Je m’intéresse également aux émotions, comment photographier quelque chose d’invisible, comme une odeur, un souvenir ou une sensation.

Par exemple, j’ai réalisé une série inspirée de plats que j’aimais enfant, à partir des odeurs et des souvenirs liés à la cuisine de ma famille.

Et quel était ce plat ?

Le riz au lait. Ma mère en faisait, et j’aimais son odeur. Ou encore les tartes aux pommes dans le four.

Cela m’intéresse parce que l’odeur est fortement liée à la mémoire. Parfois, une simple odeur me ramène immédiatement à mon enfance.

C’est cette idée qui a guidé cette série, que j’ai appelée Delicate, en référence aux épiceries familiales et à une nourriture simple et réconfortante.

Delicate // Christelle Boulé